
Le jeudi 30 avril 2026, la Médiathèque Jacques-Chirac accueillait Luis Yagüe pour une rencontre autour de trois bibles hébraïques conservées dans les fonds anciens de la Grande Salle.
Face au public, ces ouvrages vieux de plusieurs siècles ont révélé bien plus qu’un simple texte religieux. Ils racontent une histoire fascinante : celle de la circulation des savoirs, de l’étude des langues, de l’imprimerie naissante et même des débats intellectuels autour du rapport entre science et religion.
Parmi les documents présentés, deux véritables « pépites » ont particulièrement retenu l’attention.
Les commentaires de Rachi : rendre compréhensible un texte vieux de plusieurs siècles
Luis Yagüe est philologue, spécialiste des textes hébreux anciens et membre du Conseil scientifique du GIP « Rachi de Troyes ». Invité à la Médiathèque Jacques-Chirac dans le cadre de la récente labellisation « Rachi de Troyes, lieu de mémoire européen », il est venu présenter plusieurs trésors des fonds anciens conservés dans la Grande Salle.
Cette distinction reconnaît l’importance de l’héritage intellectuel et culturel lié à Rachi, né à Troyes vers 1040. Figure majeure du judaïsme médiéval, Rachi est considéré comme l’un des plus grands commentateurs de la Bible hébraïque et du Talmud. Son ambition est alors révolutionnaire pour l’époque : rendre le texte compréhensible.
Là où de nombreux commentaires développent des interprétations théologiques, philosophiques ou symboliques, Rachi cherche avant tout à expliquer le sens littéral du texte, mot par mot, avec une langue claire et pédagogique.
Une tradition raconte d’ailleurs qu’il aurait commencé son grand commentaire biblique après avoir entendu, dans une synagogue, un père donner à son fils une mauvaise explication d’un verset. Son objectif aurait alors été simple : proposer un commentaire capable de répondre aux questions qu’un enfant de cinq ans pourrait se poser devant le texte.
Mais les commentaires de Rachi ne sont pas seulement religieux : ils sont aussi linguistiques, pédagogiques et presque scientifiques dans leur méthode. Rachi explique la grammaire, l’orthographe, la structure des phrases et cherche constamment à rendre compréhensible une langue hébraïque qui n’était déjà plus parlée au XIe siècle.
À travers cette présentation, Luis Yagüe a ainsi invité le public à redécouvrir ces ouvrages non seulement comme des textes religieux, mais aussi comme des objets de savoir, d’étude et d’expérimentation intellectuelle.
Car au Moyen Âge et à la Renaissance, l’étude de la Bible mobilise aussi bien les langues, la logique, l’astronomie ou encore l’observation du monde. Science et religion ne sont alors pas pensées comme opposées, mais comme différentes manières de comprendre et d’organiser le savoir.
Une Bible où les commentaires se répondent
La première « pépite » présentée par Luis Yagüe est une bible hébraïque imprimée à Venise au XVIe siècle par le célèbre imprimeur Daniel Bomberg, figure majeure de l’imprimerie hébraïque.
À première vue, l’ouvrage impressionne déjà par la richesse de sa mise en page. Au centre figure le texte biblique en hébreu, accompagné de sa traduction en araméen. Tout autour s’organisent des commentaires savants disposés avec une précision remarquable.
Et c’est là que le livre devient fascinant : les commentaires de Rachi font directement face à ceux d’Abraham ibn Ezra.
Né en Espagne au XIIe siècle, Abraham ibn Ezra est l’une des grandes figures intellectuelles du Moyen Âge. Poète, grammairien, philosophe, astronome, mathématicien et commentateur biblique, il incarne cette époque où sciences, langues et étude religieuse dialoguent constamment.
Lorsque l’on ouvre le livre, les commentaires de Rachi apparaissent toujours près de la reliure, tandis que ceux d’Ibn Ezra leur répondent en vis-à-vis. Le lecteur assiste alors presque à une conversation imprimée entre deux grandes traditions d’interprétation.
Selon Luis Yagüe, cette confrontation est particulièrement remarquable : elle montre comment ces auteurs cherchent non seulement à expliquer le texte biblique, mais aussi à mobiliser les savoirs de leur époque – ce que l’on considérait alors comme des sciences, comme la grammaire, la logique, l’astronomie ou l’observation du monde – pour mieux comprendre les Écritures.
Autrement dit : une forme de dialogue entre religion, langues et sciences imprimée il y a près de 500 ans.
Autre détail fascinant : les commentaires sont imprimés dans ce que l’on appelle aujourd’hui « l’écriture Rachi ». Pourtant, contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, Rachi n’a pas inventé cet alphabet.
Il s’agit en réalité d’une écriture semi-cursive séfarade apparue après lui et largement diffusée par l’imprimerie hébraïque à partir du XVe siècle. Inspirée des styles calligraphiques utilisés en Espagne et en Italie, cette graphie aux formes plus arrondies permettait une écriture plus fluide et plus rapide que l’hébreu « carré » traditionnel utilisé dans les manuscrits bibliques.
Dans les livres imprimés, cette écriture servait notamment à distinguer visuellement les commentaires du texte biblique principal. Peu à peu, cette typographie est devenue si étroitement associée aux commentaires de Rachi qu’elle a fini par prendre son nom.
Mais l’ouvrage révèle aussi un autre trésor, plus inattendu encore : dans certains commentaires, Rachi utilise des mots issus du français parlé en Champagne au XIe siècle afin d’expliquer certains termes difficiles.
À l’époque de Rachi, l’hébreu n’était déjà plus une langue parlée depuis plusieurs siècles. Il restait cependant une langue d’étude, de prière et de littérature savante. Pour rendre certains mots bibliques plus compréhensibles, Rachi avait alors recours à ce qu’il appelait le la‘az : la langue vernaculaire, c’est-à-dire le français parlé autour de lui en Champagne.
Ces mots champenois, retranscrits non pas en alphabet latin mais en caractères hébraïques, constituent aujourd’hui une source extrêmement précieuse pour les historiens de la langue française.
Durant la présentation, Luis Yagüe a ainsi montré plusieurs mots champenois glissés au cœur du texte hébreu.
Surprise fascinante : en ouvrant cette bible hébraïque conservée à Troyes, ce sont aussi des fragments du parler champenois médiéval qui réapparaissent soudainement sous les yeux du lecteur.
En cherchant à rendre la Bible compréhensible, Rachi a ainsi laissé l’un des témoignages les plus précieux du français parlé à son époque. Ces commentaires ne racontent donc pas seulement la manière dont on étudiait et interprétait les textes religieux au Moyen Âge ; ils conservent également des traces de la langue quotidienne parlée en Champagne il y a près de mille ans.
Cette bible témoigne ainsi à la fois de l’histoire des langues, de l’histoire des savoirs et de l’histoire de l’imprimerie.

Une Bible qui joue avec les lettres hébraïques
La seconde « pépite » présentée par Luis Yagüe est une bible hébraïque particulièrement étonnante, imprimée en 1588 par le philologue allemand Elias Hutter et conservée dans les collections patrimoniales de la médiathèque.
Ce qui frappe immédiatement, c’est sa manière d’imprimer les caractères hébraïques. Certaines lettres apparaissent pleines, d’autres creuses, créant un effet visuel presque graphique qui attire instantanément le regard.
Mais cette mise en page n’est pas seulement esthétique : elle constitue un véritable outil pédagogique.
Les lettres pleines mettent en évidence les racines consonantiques des mots hébreux, généralement composées de trois consonnes, tandis que les lettres creuses distinguent les autres éléments du mot. Une manière très visuelle de comprendre le fonctionnement de la langue hébraïque.
Cette méthode représente un véritable exploit typographique pour l’époque. Grâce à un système d’impression extrêmement complexe, le lecteur peut repérer immédiatement la racine d’un mot et la différencier de ses préfixes ou suffixes.
L’ouvrage contient également un « cubus », un dispositif aussi intrigant que ludique, pensé pour visualiser les combinaisons de lettres et la construction des mots hébreux.
Il s’agit d’un tableau pédagogique autour des lettres hébraïques, conçu pour aider le lecteur à comprendre la mécanique de la langue. Il permet de repérer les racines consonantiques, visualiser la construction des mots et comprendre les combinaisons possibles des lettres.
L’hébreu biblique repose en grande partie sur des racines de trois consonnes, appelées racines trilitères. À partir de cette base, voyelles, préfixes et suffixes viennent modifier le mot et créer différentes nuances de sens.
Le « cubus » permet ainsi de rendre visibles ces relations linguistiques de manière presque graphique, voire mathématique.
C’est ce qui rend cette édition particulièrement fascinante : ces ouvrages n’étaient pas uniquement pensés pour la lecture religieuse, mais aussi comme de véritables outils d’apprentissage linguistique. On y perçoit presque une forme de « grammaire visuelle », une manière d’apprendre la langue par les formes, les structures et les combinaisons de lettres.
À travers cette bible, on découvre ainsi que ces ouvrages anciens étaient aussi des instruments de transmission du savoir et de pédagogie.
Des trésors conservés au cœur de la Grande Salle
Ces deux bibles sont conservées dans les fonds de Clairvaux, au sein de la Grande Salle de la médiathèque, dans le rayonnage de théologie.
Elles rappellent que les collections patrimoniales ne sont pas seulement des objets anciens figés dans le temps. Chaque ouvrage porte les traces de débats intellectuels, de pratiques de lecture, d’innovations techniques et de manières de transmettre les savoirs.
Certaines de ces œuvres sont accessibles en version numérisée, mais les originaux peuvent également être consultés sur place, sur demande auprès du service Patrimoine.
Une manière unique de découvrir, au plus près, comment on lisait, étudiait et interprétait la Bible il y a plusieurs siècles.
Retrouvez ces trésors ici :
A.3.29 – Biblia Hebraica, cum Commentariis à Raschi contra Aben Esra – Consulter la notice :
https://portail.mediatheque-jacques-chirac.fr/iguana/www.main.cls?surl=search&p=*#recordId=1.25411
A.3.31 – Biblia Ebraea… elaborata curâ et studio Eliae Huteri – Consulter la notice :
https://portail.mediatheque-jacques-chirac.fr/iguana/www.main.cls?surl=search&p=*#recordId=7.6217




